Le blog d’Antoine Planchot

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13 mai 2026

# Étude qualitative des minutes de silence à l’Assemblée nationale

CC BY-SA 3.0 Richard Ying et Tangui Morlier, 2009

L’Assemblée nationale est régulièrement le théâtre d’hommages solennels en commémoration de divers événements du monde. Ces hommages donnent lieu alors parfois à des minutes de silence qui restent le plus souvent confinés à l’hémicycle mais font parfois parler d’eux au-delà. Il est alors plus question de l’hommage en lui-même que de son objet. Ce fut le cas dernièrement à l’occasion de « l’affaire Quentin Deranque », qui relança le débat régulier sur ce qui doit faire ou non l’objet d’une minute de silence à l’Assemblée nationale, et l’immanquable comparaison avec les minutes de silence précédentes (et celles qui n’ont pas eu lieu).

Il se trouve qu’un article Wikipédia est dédié à lister ces minutes de silence, mais il m’est apparu un peu confus en listant les événements selon le « type d’hommage » (décès de députés, décès d’autres personnalités politiques, catastrophes naturelles, guerres…), ce qui peut être ambigu à l’occasion, et incomplet avec plusieurs omissions et un défaut de sources. Cela m’a paru dommage alors que cet article reçoit des pics de visite à chaque fois que le sujet revient sur la table. C’est donc une visée d’éclaircissement du débat public que je me suis donc lancé dans une recherche exhaustive des minutes de silence observées à l’Assemblée nationale afin d’améliorer l’article.

Ouvrons les archives

Pour cette recherche je me suis appuyé sur les comptes-rendus des séances, mémoire de l’activité parlementaire depuis 1789 (même si je me suis limité à la Ve République) et disponibles librement en ligne. Au-delà de ce sujet de recherche, ce sont des documents fascinants pour avoir un aperçu des discussions et de l’atmosphère d’une époque.

Les minutes de silence sont signifiées assez explicitement dans les comptes-rendus, généralement sous la forme :

« Mme la présidente. Mes chers collègues, en signe d’hommage à […] je vous demande d’observer une minute de silence. (Mmes et MM. les députés et les membres du gouvernement se lèvent et observent une minute de silence.) ».

Quelques exemples récents : hommages à Lionel Jospin, aux victimes de l’incendie de Crans-Montana, à deux soldat français décédés.

La méthode fut donc assez bêtement une recherche de texte « minute de silence » dans les comptes-rendus. Je me suis lancé en remontant le temps, depuis la législature actuelle (la 17e, commencée en 2024) jusqu’à la première de 1958. Le site de l’Assemblée nationale héberge opportunément un moteur de recherche dans ses comptes-rendus, mais il ne fonctionne qu’à partir de la 15e législature (2017). C’est bien pratique cependant pour commencer.

Jusqu’à la 11e législature, les comptes-rendus sont encore au format HTML, mais sans moteur de recherche. On s’en sort néanmoins facilement en téléchargeant tous les comptes-rendus et en faisant encore la recherche de texte « minute de silence » (toujours une bonne raison d’écrire quelques lignes de Python).

Quand on remonte encore dans le temps, on a finalement des fichiers PDF scannés des comptes-rendus originaux dactylographiés. Pour en venir à bout, j’ai basculé sur un moteur de recherche classique (type Google) avec des requêtes types « inurl:https://archives.assemblee-nationale.fr/7/cri/ "minute de silence" » pour rechercher par exemple dans les archives de la 7e législature (je note à l’occasion que la requête ne fonctionne curieusement plus sur Google chez moi, où on persiste à me dire qu’il n’y a aucun résultat exact, alors que la même requête fonctionnait encore il y a quelques jours…) (ça doit être ça « l’emmerdification »).

Il ne s’agit évidemment pas d’une science exacte, certaines pages pouvant ne pas être indexées par le moteur de recherche, des sauts de lignes pouvant empêcher la séquence « minute — de silence » d’être reconnue, ou les agents chargés du compte-rendu pouvant encore se laisser aller à l’improvisation en n’écrivant pas que l’Assemblée observe une minute de silence mais « se recueille quelques instants ».

Pour compléter le travail, un compte-rendu analytique est publié à peu près annuellement par les services de l’Assemblée. Il récapitule, thème par thème, ce qu’il s’est passé en séance pendant la session. En particulier, on y trouve généralement une entrée HOMMAGES (par exemple en 1983) et une entrée ÉLOGES FUNÈBRES (la même année). Il permet de repérer des hommages qui auraient pu échapper à mon attention.

Après quelques semaines d’un travail de moine, je suis parvenu à remonter jusqu’en 1958 et à identifier un peu moins de 400 minutes de silence.

Mise en forme encyclopédique

Mon objectif était toujours de partager le résultat de mes recherches sur Wikipédia. Il s’agissait d’une réécriture complète de l’article, donc j’avais intérêt à être assez rigoureux pour ne passer pour un vandale. J’avais en particulier des craintes concernant le respect des règles de Wikipédia.

L’un des critères d’admissibilité des articles de Wikipédia est que cette encyclopédie n’est pas destinée à servir de lieu de publication pour les travaux inédits, dits aussi recherches personnelles.

Les travaux inédits sont des recherches qui n’ont jamais été publiées en dehors de Wikipédia ou bien qui représentent une « révolution » non encore connue ou débattue dans le domaine, une opinion excessivement minoritaire ou que l’on ne peut associer qu’à des sources jugées confidentielles et/ou peu fiables voire, plus simplement, des interprétations, déductions ou intuitions personnelles du rédacteur de l’article.

Travaux inédits (WP:TI)

Tout article de Wikipédia doit se référer à des savoirs connus et reconnus. La sélection, agrégation ou interprétation de sources primaires relève d’un processus de recherche, assimilable à un travail inédit, et doit être évitée dans les articles de Wikipédia.

Sources primaires, secondaires et tertiaires (WP:SPS)

Est-ce qu’en m’appuyant quasiment exclusivement sur les comptes-rendus des séances plutôt que (par exemple) sur des articles de presse pour évoquer les minutes de silence, je respectais encore les règles ? La plupart des minutes de silence passent complètement sous les radars et ne font l’objet d’aucune reprise, d’autant plus vraisemblament pour les plus anciennes quand les canaux médiatiques étaient plus limités qu’ils ne le sont aujourd’hui. En outre, la compilation des minutes de silence n’a en outre jamais été réalisé de cette façon ; cela constitue-t-il donc un travail inédit et cela a-t-il sa place sur Wikipédia ?

La règle WP:SPS laisse une marge d’appréciation sur l’usage des sources primaires, si la source est fiable et si on l’utilise pour des « assertions factuelles ou descriptives ». Considérant que l’article dans son état précédent ne contenait aucune source pour certaines des minutes de silence, on peut considérer le renvoi systématique vers le compte-rendu comme une amélioration certaine. Quant à la considération sur le « travail inédit », il est notable là aussi que l’article, dans son état précédent, constituait déjà une compilation inédite, mise à jour au fur et à mesure, et que je ne pouvais donc enfreindre aucune règle qui ne serait pas déjà bafouée. Enfin, l’article avait l’objet d’un débat d’admissibilité en 2014 qui avait conclu à son maintien, ce qui me paraît valoir validation de la méthode.

S’agissant de la forme, plutôt qu’une liste classée par « type d’hommage », je voulais réorganiser les minutes de silence chronologiquement, par législature (période entre deux renouvellements de l’Assemblée nationale). En outre, j’ai opté pour une présentation sous la forme d’un tableau qui me paraissait plus simple à lire. Pour chaque minute de silence, j’indique son objet, la date, des détails sur l’événement ou sur l’hommage en lui-même (si pertinent) et un lien vers le compte-rendu (sources primaires mais sources quand même).

D’une manière générale :

Un petit best of : des députés qui meurent, des souvenirs de la Seconde guerre mondiale et des catastrophes en tout genre

Dans certains cas, il n’était pas évident de retrouver à quel événement exact la minute de silence était dédiée. Par exemple, le 28 juin 1988, Laurent Fabius ouvre la séance en annonçant « Notre pays vient d’être endeuillé par deux très graves accidents qui ont bouleversé beaucoup de nos compatriotes », ce qui n’est pas explicite presque quarante ans après. Après quelques recherches, il m’est apparu qu’il était certainement question d’un crash aérien à Mulhouse et de l’accident ferroviaire de la gare de Lyon.

J’ai également un exemple où une minute de silence est mentionnée ailleurs mais n’apparait pas dans le compte-rendu. La séance du 6 décembre 2013 s’ouvre en évoquant le décès de Nelson Mandela la veille, en indiquant qu’un hommage sera rendu à prochaine séance. Pas de trace d’un recueillement d’après le compte-rendu, mais un article du Parisien le même jour indique tout de même que « La petite dizaine de députés présents a observé quelques secondes de silence ». Probablement un cas où on peut faire confiance à l’article et supposer que les « quelques secondes de silence » ont effectivement été évincées du compte-rendu.

Après avoir préparé l’article pendant plusieurs semaines sur une page personnelle, j’ai fini par le publier pour de bon. Pour le lire, rendez-vous ici. L’article sera certainement mis à jour à l’avenir par d’autres personnes ou moi-même, ne serait-ce que pour le maintenir à jour avec les nouvelles minutes de silence qui auront lieu. La forme en tout cas ne devrait pas trop changer.

Je serai partisan (un jour peut-être) de renommer l’article en Minutes de silence à l’Assemblée nationale et d’ajouter une partie de contexte sur le sujet (la pratique, les polémiques, etc.). Ça nécessiterait certainement en tout cas un petit travail de documentation. En attendant, je vous propose pour finir de vous partager quelques enseignements.

Qu’est-ce qu’on en retient ?

Après avoir passé autant de temps le nez dans les archives, je dois bien en revenir avec quelques grandes idées sur les minutes de silence à l’Assemblée nationale. Certes.

Un premier constat pour commencer : il n’y a pas de règle concernant les minutes de silence. Il n’y a aucune mention dans le règlement de l’Assemblée nationale. On s’en tient donc à son article 52, alinéa 1 : « Le Président ouvre la séance, dirige les délibérations, fait observer le Règlement et maintient l’ordre ; il peut, à tout moment, suspendre ou lever la séance ». Il n’y aura donc une minute de silence que si le président de la séance le veut bien.

C’est d’ailleurs lui qui en est à l’initiative le plus souvent (en tout cas pendant la séance, l’idée peut lui venir d’ailleurs). Il les introduit, les lance et les interrompt. Il arrive cependant que des députés ou des ministres sollicitent le président de la séance pour faire observer une minute de silence, ce qui se conclut généralement sur un refus, mais pas systématiquement. Certains députés enfin tentent de truander leur minute de silence en utilisant leur temps de « parole » pour rester silencieux. Certains présidents laissent faire, d’autres non. Ce fut le cas lorsque Cécile Duflot souhaita faire observer une minute de silence pour Rémi Fraisse pendant une question au gouvernement, ce qui ne lui fut pas permis par Claude Bartolone (une vidéo pour changer).

Au-delà des polémiques, à quoi l’Assemblée nationale rend-elle hommage ? Dans l’immense majorité des cas, à des députés décédés. Les députés qui meurent pendant leur mandat ont droit à un traitement « privilégié » avec un éloge funèbre prononcé par le président de l’Assemblée nationale en présence généralement de la famille, en plus de la minute de silence observée immédiatement après leur décès. Quand on remonte le temps, on voit que les anciens députés avaient aussi à une époque droit à leur minute de silence quasi-systématique au moment de leur décès, mais cette pratique s’est perdu (sauf pour les anciens députés qui ont eu une carrière suffisamment marquante pour qu’on se souvienne d’eux : Chirac, Giscard, Jospin…). Elle a atteint son sommet pendant les années 1980, avec parfois des « lots » d’une petite dizaine d’anciens députés qui avaient droit régulièrement à leur minute de silence collective (exemple).

En comparaison, lors de la disparition d’André Chandernagor en novembre 2025, dernier député de la 1re législature (!), il n’y a pas eu de minute de silence, Yaël Braun-Pivet préférant même le faire applaudir. Cela me paraît plus approprié, considérant que les minutes de silence ont d’autant plus de poids que quand on sait à quoi on rend hommage, la figure d’André Chandernagor étant certes respectable mais probablement un peu lointaine vue de notre époque. Cela permet aussi de constater que les hommages rendus à l’Assemblée nationale ne donnent pas toujours lieu à une minute de silence.

Pour finir sur les pratiques du passé, les premières années de la Ve République étaient marquées par des hommages réguliers à la Seconde guerre mondiale, en particulier le 6 juin et le 8 mai. C’est d’autant plus compréhensible que ces dates étaient moins des repères historiques pour les députés que des souvenirs bien concrets, notamment pour le président Jacques Chaban-Delmas, résistant de son état.

De manière un peu évidente, il n’y a pas de minute de silence à l’Assemblée nationale quand l’Assemblée ne siège pas. Les événements qui se produisent entre deux sessions parlementaires peuvent donc paraître ignorés par les députés. Par exemple, les papes Paul VI et Jean-Paul Ier sont décédés coup sur coup en août et septembre 1978 : pas de minute de silence pour eux car la session ordinaire ne reprend qu’en octobre, mais l’Assemblée se rattrapera avec Jean-Paul II qui a le bon goût de mourir en avril, en plein milieu de la session.

Une évolution intéressante à constater est l’apparition des hommages aux soldats morts au combat. Ils sont exclus initialement des minutes de silence, avec notamment cette intervention le 21 novembre 1988 : le député Robert Pandraud souhaite une minute de silence pour les gendarmes morts à Ouvéa en Nouvelle-Calédonie, mais le président de la séance signale que « les minutes de silence doivent conserver un caractère tout à fait exceptionnel : elles sont, en principe, réservées au décès de députés, de chefs d’Etat ou de Gouvernement ».

Plus récemment en 2010, alors qu’un soldat vient de décéder en Afghanistan, le député Jean-Pierre Grand s’étonne qu’il n’y ait pas de minute de silence pour lui. Le président Bernard Accoyer lui répond « il n’est pas dans les règles, lorsqu’il y a un conflit armé, qu’à chacun des décès il y ait ici une minute de silence ». Cette règle se trouvera cependant contredite quelques années plus tard avec l’engagement de la France au Mali à partir de janvier 2013, puisqu’une quinzaine de minutes de silence seront observées dans les mois qui suivent, pour chaque perte en Afrique, soldats ou otages (et c’est encore vrai aujourd’hui).

Enfin, regardons les pratiques actuelles. Il semble y avoir un tropisme ces dernières années pour les faits divers, avec la litanie de ces affaires désignées par un seul prénom : Thomas, Philippine, Aboubakar… Quentin. Ce n’est pas complètement nouveau, puisque les petits Mathias et Madison avaient déjà eu droit à « leur » minute de silence après leurs meurtres respectifs en 2006, mais la tendance va croissante. Ces types d’événement sont évidemment désolants, mais malheureusement assez courants et interrogent sur le temps que l’Assemblée nationale doit leur consacrer. D’autant qu’ils conduisent à une course à l’émotion, voire une course au « martyr », avec des reprises politiques selon que les circonstances du drame paraissent servir tel ou tel discours. Et in fine, une comparaison incessante entre ceux qui ont « mérité » leur minute de silence et les autres.

La morale est peut-être là : à l’Assemblée nationale, on fait de la politique, et les minutes de silence en sont une occasion comme une autre. Que ce soit pour convoquer la mémoire des grands hommes d’État disparus, assurer la cohésion de la Nation derrière ses soldats en guerre ou mettre en lumière l’insécurité et ses victimes.

Une citation de Jacques Chaban-Delmas pour finir, alors que Marcel Bigeard lui demande un hommage aux Français morts en Indochine :

« Dans les temps troublés que nous traversons, nous pourrions avoir des minutes de silence quotidiennes, et même peut-être plusieurs par séance. »